image/svg+xml L’enlèvement de Proserpine © Château de Versailles – Thomas Garnier François Girardon (1675-1695) XVIIe siècle Introduction Histoire de l'œuvre Le groupe fut commandé à Girardon en 1675, il faisait partie de la grande Commande. Au début des années 1680, la partie sud du parc fut aménagée. Elle reçut trois bosquets dont celui de la Colonnade construit en 1684 par Jules Hardouin-Mansart. C'est là que prit place le groupe de l'Enlèvement de Proserpine par Pluton. Il constitue un des plus beaux chefs-d'œuvre de la sculpture française puisqu'il mesure près de trois mètres de haut et a été sculpté dans un bloc de marbre pesant seize tonnes. Rappel du mythe Pluton, roi des Enfers, est amoureux de sa nièce Proserpine, fille de sa sœur Cérès et de son frère Jupiter. Les parents s'opposant au mariage, le dieu souterrain enlève la jeune fille, alors qu'elle cueille des fleurs dans la campagne sicilienne. Quand Cérès s'aperçoit de la disparition de sa fille, elle est désespérée et part à sa recherche. En vain. Elle finit par apprendre le nom du ravisseur et, furieuse que son propre frère ait pu faire cela, elle décide de ne plus remplir ses fonctions divines vis-à-vis des cultures, jusqu'à ce que sa fille lui soit rendue. La terre devient alors stérile et ses habitants meurent de faim. Emu de leur détresse, Jupiter ordonne à Pluton de rendre la captive. Malheureusement, cette dernière a avalé le pépin d'une grenade du monde souterrain. Elle est donc liée pour toujours au séjour des Morts. Un accord est quand même trouvé : Proserpine passera la moitié de l'année avec sa mère et l'autre avec son époux. Pendant ces mois de séparation, Cérès porte le deuil de sa fille et la terre reste stérile : c'est l'hiver. Sa signification Cet épisode de la mythologie se rattache à la thématique solaire dans la mesure où il vise à illustrer les effets bienfaisants du soleil sur la Nature et les mutations dont il est responsable puisque les variations apparentes de sa course pendant l'année semblent être à l'origine de la succession des saisons. Son sens subtil L'Enlèvement de Proserpine, déesse des Saisons, par Pluton, dieu des Enfers, symbolise et explique la disparition de la végétation durant l'hiver. Elle fait comprendre le nécessaire enfouissement des graines à l'automne et durant l'hiver puis leur germination au printemps. En effet, les six mois de l'année que Proserpine passe avec son époux correspondent à notre automne et notre hiver et les six mois avec sa mère définissent notre printemps et notre été. La violence de la scène est suggérée avec une économie de moyens et une disposition des personnages assez remarquables. Ce sont les regards, les bustes et visages tournés dans des directions différentes, les mouvements antagonistes, Proserpine essayant de se dégager par le haut tandis que Cyané tire son vêtement vers le bas, qui traduisent tout l'enjeu de la scène, tendue entre les efforts de la jeune fille pour échapper à son ravisseur et la force immuable de celui-ci. Vue de l'arrière, la scène fait paraître un enchevêtrement de membres (bras droit de Cyané et cuisse droite de Proserpine, bras droit de Pluton) qui montre aussi la violence du rapt. Le groupe tout entier se déploie dans un mouvement en spirale qui n'est pas sans évoquer non plus le processus de végétation, de la graine qui germe et sort de terre. Pluton Le personnage masculin est Pluton. Il est représenté avec une épaisse barbe qui accentue son côté sauvage, nu, fermement campé sur ses deux pieds, jambe droite en avant, jambe gauche en arrière, le corps également rejeté vers l'arrière Il porte une couronne sur la tête qui rappelle son statut de roi des Enfers. Il se dégage de lui une grande puissance car ses muscles sont apparents, signe qu'il est en plein effort physique. Il use de sa force pour tenir à bras le corps une femme qui se débat. Sa tête est tournée vers la gauche comme pour échapper aux mains de la jeune fille. Proserpine La femme enlevée est Proserpine. C'est une jeune fille, elle est presque entièrement nue mais cette nudité prouve la violence qu'elle est en train de subir car son vêtement, une pièce de tissu, a été arraché et ne recouvre plus son corps, il s'est enroulé autour d'une de ses cuisses. On voit qu'elle se débat, affolée. Son corps rejeté vers l'arrière, elle tente de se dégager de l'emprise de son ravisseur, tournant la tête pour ne pas le voir, les bras battant l'air. Il est assez remarquable de constater que le vêtement de la jeune fille sert à cacher les parties sexuelles de Pluton et que son talon est précisément posé à cet endroit. Quand on connaît les intentions de Pluton, celles de Proserpine sont pour l'instant clairement exprimées. C'est une femme qui résiste de toutes ses forces. Cyané Le troisième personnage est la nymphe Cyané* qui va être transformée en rivière, d'où sa position à moitié couchée. A demi dévêtue elle aussi, elle s'appuie d'une main sur le sol pour avoir de la force et agrippe de l'autre le vêtement de Proserpine pour tenter de la retenir et faire échouer l'enlèvement. * Dans la mythologie grecque, Cyané est une naïade de Sicile. Le lac qu'elle habite porte son nom. Le socle : première scène Une scène, qui peut être considérée comme la première, représente Proserpine cueillant des fleurs en compagnie de ses amies. En arrière plan, on voit cependant l'une d'elles, les bras levés au ciel en signe de peur, ce qui laisse à penser que la scène préfigure l'épisode de l'enlèvement. Le socle : deuxième scène Une deuxième scène reprend l'épisode de l'enlèvement mais enrichie par un certain nombre de détails. On y voit bien sûr Pluton tenant Proserpine à bras le corps, avec la nymphe Cyané assise à ses pieds et qui s'accroche au vêtement de Proserpine pour la retenir. Le bas de son corps se confond avec le sol pour rappeler qu'elle est en train d'être transformée en source. Pluton est debout sur son char dont on distingue nettement l'une des roues ainsi que les chevaux. Le groupe se dirige à grande vitesse vers les portes des Enfers. L'impression de mouvement est donnée aussi bien par le vêtement flottant autour d'eux, comme gonflé par le vent, que par la queue du cheval. Autour des personnages principaux, on remarque la présence de plusieurs groupes d'amours suspendus dans les airs. L'un d'eux tient un arc avec lequel il vient de tirer une flèche, rappelant ainsi que l'amour qui possède Pluton est l'œuvre d'Eros, dieu de l'amour. D'autres amours conduisent les chevaux de Pluton. Le socle : troisième scène La troisième scène montre Cérès cherchant sa fille. Elle aussi est montée sur un char tiré par un dragon ailé. Elle est accompagnée de personnages féminins qui tiennent des flambeaux, indiquant que la scène se déroule dans le monde souterrain. Les sources littéraires La sculpture est l'illustration de plusieurs textes de la littérature gréco-romaine. Les Hymnes Homériques : Hymne à Déméter L'Enlèvement de Perséphone Dans cet hymne, le poète raconte l'errance de Déméter (Cérès en latin) qui cherche sa fille Coré (également appelée Perséphone et Proserpine). Déméter se renseigne auprès des dieux pour savoir qui a enlevé sa fille. Hélios, le soleil, lui apprend que Zeus/Jupiter, le roi des dieux, l'a donnée pour épouse à Hadès/Pluton, le dieu des Enfers, c'est à dire les lieux souterrains, les lieux en deçà. Rappelons aussi l'origine étymologique du nom Pluton. Il s'agit de l'adjectif grec « ploutos » qui signifie « riche ». Cela indique que Pluton gouverne le monde souterrain, lieu de toutes les richesses du sous-sol. Pluton est frère de Jupiter et de Cérès, il est donc l'oncle de Proserpine. « Pour commencer, je chanterai la vénérable Déméter, cette déesse à la chevelure magnifique et sa fille [Perséphone]. Bien qu'elle fût capable de courir avec rapidité, cette dernière fut jadis enlevée par Hadès. Zeus, le maître de la foudre, la lui accorda alors qu'elle jouait avec les jeunes filles d'Océan aux tuniques flottantes, loin de sa mère, la déesse dont la faucille étincelante offre les moissons dorées. Dans une prairie à la terre molle, elle cherchait des fleurs, cueillant roses, fleurs de safran, modestes violettes, iris, jacinthes et narcisses. Sur les conseils de Zeus et pour séduire cette vierge aimable, la Terre, dans son désir de plaire au cupide Hadès, fit pousser le narcisse, plante charmante qu’admirent autant les hommes que les immortels car d'une seule racine sortent cent fleurs et le ciel immense, la terre féconde et les flots marins sont ravis de ses suaves effluves. Sous le charme, la déesse arrache de ses deux mains cet ornement de prix. Aussitôt la terre s’entrouvre à cet endroit et le fils de Cronos, le roi Hadès, s’élance porté par ses chevaux immortels. Malgré les gémissements de la jeune vierge, le dieu la saisit et l’enlève sur son char scintillant d’or. A grands cris, elle implore son père, Zeus, le premier et le plus puissant des dieux [...]. Ainsi, avec le consentement de Zeus, Hadès, qui dompte tout, le fils renommé de Cronos, porté par ses immortels coursiers entraîne la jeune fille, malgré sa résistance et bien qu’il soit son oncle paternel. » Les Métamorphoses d’Ovide, Livre V Cérès et Proserpine (v. 385-401) « Non loin des murs d'Henna* est un lac profond qu'on appelle Pergus. Jamais le Caÿstre** ne vit autant de cygnes sur ses bords. Des arbres au feuillage épais couronnent le lac d'un berceau de verdure impénétrable aux rayons du soleil. La terre que baigne cette onde paisible est émaillée de fleurs. Là, sous le souffle des Zéphyrs, règnent l'ombre, la fraîcheur, un printemps éternel. Là, dans un bocage, jouait Proserpine. Elle allait, avec la joie ingénue de son sexe et de son âge, cueillant la violette ou le lis, en ornant sa poitrine, en remplissant des corbeilles, jouant avec ses compagnes à qui rassemblerait les fleurs les plus belles. Pluton l'aperçoit et s'enflamme. La voir, l'aimer et l'enlever est pour lui l'affaire d'un instant. La jeune déesse, dans son trouble et son effroi, appelle en gémissant sa mère, ses compagnes, sa mère surtout. Sa robe déchirée laisse tomber tous les lis qu'elle a cueillis. Ô candeur de son âge ! Dans ce moment terrible, c'est la perte de ses fleurs qui suscite encore ses regrets. » * Henna: ville de Sicile où se trouve une caverne, lieu d'un culte rendu à Pluton et Proserpine ** Caÿstre: fleuve de Lydie, en Asie Mineure, situé actuellement en Turquie. Le voyage vers les Enfers (v. 402) « Cependant le ravisseur hâte ses coursiers. Il les excite en les appelant l'un après l'autre par leur nom. Sur leur cou et sur leur longue crinière, il agite les rênes et le frein que rouille et noircit leur écume. Il traverse les lacs profonds et les étangs des Palices, dont les eaux bouillantes s'imprègnent du soufre qui sort de la terre brûlante, ainsi que les champs où les Bacchiades, qui abordèrent en Sicile depuis l'île de Corinthe et bâtirent Syracuse entre deux ports de taille différente. » Cyané changée en source (v. 409 à 438) « Entre Aréthuse et Cyané, deux écueils forment un étroit bras de mer. C'est là qu'habite Cyané, la plus belle des Nymphes de Sicile, et le lac porte son nom. Dressée de la moitié du corps au-dessus des eaux profondes, elle aperçoit le ravisseur et lui crie: "Vous n'irez pas plus loin. En dépit de Cérès, vous ne pouvez être l'époux de sa fille. Il fallait demander sa main et non l'enlever. S'il m'est permis de faire une telle comparaison, je fus moi-même aimée d'Anapis et je l'épousai, vaincue par ses prières, non par cet effroi dont la jeune déesse est saisie." A ces mots elle étend ses bras pour l'empêcher de passer. Le fils de Saturne ne peut plus retenir sa colère. D'un bras nerveux il lance son sceptre dans le fond du lac. Frappée, la terre reçoit le char dans ses flancs et lui ouvre le chemin des Enfers. La Nymphe gémit. Elle déplore l'enlèvement de Proserpine et ses droits violés par son onde. En secret dans son cœur, elle conserve une douleur que le temps ne peut guérir. Elle fond en pleurs et se dissout dans les mêmes eaux dont elle fut la divinité. On aurait pu voir alors tous ses membres s'amollir, ses os devenir flexibles, ses ongles perdre leur dureté. On aurait pu voir ses blonds cheveux, ses doigts légers, ses jambes et ses pieds délicats se changer en limpides canaux. On aurait pu voir ses épaules, son dos, ses flancs et son sein s'écouler en ruisseaux. Ce n'est plus du sang, c'est de l'eau qui coule dans ses veines et, de la Nymphe de l'onde, il ne reste plus rien que la main puisse presser. » Cérès recherche sa fille (v. 438) « Cependant, alarmée du sort de sa fille, Cérès la cherche en vain. Elle erre par toute la terre et sur toutes les mers, soit que l'Aurore, aux cheveux brillants de rosée, paraisse à l'orient, soit que Vesper ramène de l'occident le silence et les ombres. Aux feux de l'Etna, elle allume deux flambeaux de sapin dont la lumière guide ses pas empressés dans les froides ténèbres de la nuit. » Les Fastes d’Ovide, Livre IV : Le rapt de Proserpine (V. 417-506) « Voici le moment de raconter l'enlèvement de Proserpine, la fille de Cérès. J'ai peu de détails nouveaux à vous apprendre et ne ferai que répéter ce que vous savez déjà. Il est une île qui étend ses trois pointes dans la mer. A cause de sa forme, on l'appelle Trinacrie*. C'est un lieu où Cérès se plaît et elle y possède plusieurs villes, parmi lesquelles Henna et ses plaines fertiles. La froide Éthuse** avait invité les mères des dieux à un festin sacré et la blonde Cérès y était allée. Pendant ce temps, sa fille se promenait pieds nus à travers les prairies de son domaine, suivie de ses compagnes de jeux habituelles. Au fond d'une sombre vallée est un lieu où l'humidité et la fraîcheur sont entretenues par des cascades. Toutes les couleurs qui existent dans la nature y brillaient car la terre était émaillée de mille fleurs éclatantes. A cette vue Proserpine s'écrie: "Venez, mes amies, faites comme moi, remplissez vos robes de fleurs!" Ce butin léger charme les jeunes filles. Elles oublient la fatigue et ne ressentent que du plaisir. L'une en remplit des corbeilles tressées avec du jonc flexible; une autre en serre contre sa poitrine, une autre en dépose dans les plis flottants de sa robe. Celle-ci cueille des soucis, celle-là préfère les violettes, celle-là coupe avec son ongle la tige du pavot. La jacinthe retient l'attention des unes, l'amarante arrête les autres. Tour à tour on préfère le thym, le romarin, le mélilot. Mais c'est la rose qui a le plus de succès et, avec elle, mille fleurs inconnues. Quant à Proserpine, elle choisit le safran délicat et le lis à la blancheur pure. Cependant les jeunes filles s'éloignent peu à peu, entraînées par leur passion et le hasard veut qu'aucune n'ait suivi sa maîtresse. Pluton, l'oncle de Proserpine, l'aperçoit et aussitôt l'enlève en un éclair, tandis que des coursiers azurés l'emportent vers son royaume. "Io! Mère chérie, s'écrie-t-elle, tout en déchirant ses vêtements, on m'enlève!" Mais Pluton vole littéralement sur le chemin des Enfers. Jusque-là ses chevaux avançaient avec peine, éblouis par la lumière du jour, trop vive pour leurs yeux. Voilà les corbeilles remplies de fleurs et les jeunes filles s'écrient en chœur: "Proserpine, viens recevoir nos présents." Leur appel reste sans réponse. Alors elles emplissent les montagnes de cris perçants, et d'une main désespérée se frappent la poitrine. » * C'est le nom grec de la Sicile. ** Ethuse est la fille de Poséidon/Neptune et d'Alcyone, une des sept Pléiades. C'est aussi le nom de la cigüe, une plante très toxique utilisée comme poison dans l'Antiquité. L’enlèvement de Proserpine